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Mes chers frères, mes chères Sœurs,

En ce premier jour des selihot, comme chaque année, nous nous réunissons en ce lieu de l’Eternité pour nous conformer à une tradition très ancienne qui nous recommande, à la veille de Roch Hachana, de la nouvelle année, de nous rendre sur les tombes des êtres chers qui ont été ravis à notre affection, afin de méditer, de réfléchir, de prier également pour que le mérite de ceux qui nous ont précédés sur terre, puisse dans une certaine mesure nous être imputé.

Nous nous réunissons aussi, en cette période de l’année pour commémorer par cette cérémonie, le Jahrzeit, l’anniversaire de la mort de tant des nôtres qui ont disparu dans la grande tourmente sans que l’on puisse connaître ni la date exacte de leur mort ni le lieu où ils reposent.

Nous nous souvenons de cette tragédie, comme si c'était hier, tant elle est encore et toujours, présente dans notre mémoire collective.

Certains critiquent ce rappel insistant de la déportation et estiment qu’on parle trop de la Shoah : trop d’images horribles, trop de films éprouvants, trop de reportages effrayants, trop de témoignages bouleversants.

A ces critiques je répondrai qu’il n’y a pas de prescription au devoir de mémoire.

Bien au contraire, la transmission aux jeunes générations est plus nécessaire que jamais.

Cette cérémonie nous livre un message fort que nous devons transmettre à nos enfants.

Cette cérémonie se doit d’être universelle, car elle ne concerne pas uniquement la communauté juive.

Lorsque le Rabbinat français et le Consistoire ont initié cet office religieux, ils ont voulu d’emblée que ce soit la manifestation d’une mémoire vivante, concernant absolument TOUS les hommes, pour que chacun comprenne le sens universel de la Shoah.

Et si nous répétons inlassablement "PLUS JAMAIS ÇA !", c’est parce que l’histoire semble se répéter, en d’autres lieux, sur d’autres minorités avec d’autres atrocités.

Il y a quelques semaines, mais cela aurait bien pu se passer hier, une petite barque transportant hommes, femmes et enfants sombra en mer méditerranée.

C’était une embarcation de fortune, avec 75 passagers à bord qui fuyaient leur pays natal, afin de vivre une meilleure vie en Europe.

Le bateau venait de tomber en panne et les passagers appelèrent à l’aide.
Un avion maltais les aperçus et ils se réjouirent, pensant qu’ils allaient être sauvés d’une mort certaine.

Quelques heures plus tard, lorsqu’enfin un bateau vint à leur secours, il n’y avait plus rien……

Les immigrants clandestins et leur embarcation avaient disparus dans les profondeurs de la mer, sans laisser de trace.

Il ne restait d’eux qu’une photo, une photo prise par le pilote de l’avion.

Cette photo fut publiée dans nombreux journaux du monde.



Mes chers amis,

Nous avons vu cette photo dans notre journal ; et qu’avons-nous fait ? Nous l’avons regardée. Et pendant combien de temps, l’avons-nous regardée !

Combien de notre temps précieux avons-nous consacré pour absorber cette tragédie ?

A cet instant, avons- nous ressenti un peu de la souffrance endurée par ces malheureux qui sombraient en pensant qu’ils allaient être secourus !

Avons-nous pendant un instant considéré le désir légitime de ces êtres, à la recherche d’un havre de paix !

En deux mots, est-ce que cette photo a-t-elle fait battre notre cœur, pour un petit moment ?

Soyons honnêtes avec nous-mêmes ; pas vraiment.
Certes par curiosité nous avons regardé cette photo.
Nous avons peut être pensé ou dit «  quel malheur » ; puis nous sommes retournés, vaquer à nos occupations quotidiennes ; à ce qui nous préoccupe réellement et constamment, très très loin de cette embarcation engloutie par les flots.

Mais à cet instant, une nouvelle pensée a traversé notre esprit.

Doit-on se lamenter plus particulièrement sur ce drame ? Et les images du génocide au Darfour, et les massacres en Irak et toutes les autres catastrophes quotidiennes qui frappent partout dans le monde ; sommes nous troublés, bouleversés, ébranlés, émus à cause d’elles ?

N’avons-nous pas appris depuis longtemps, comment réagir face à la souffrance et à la cruauté qui nous entourent !

Mes chers amis,

Notre sensibilité, notre  compassion, notre émotivité face à la souffrance humaine a malheureusement perdu de son intensité et c’est pour cela que la Tora nous répète inlassablement  d’avoir pitié et de prendre à cœur la souffrance de notre prochain.

Certes nous sommes envahis d’images violentes à tel point qu’elles ont engourdies notre sensibilité et nos émotions.

On raconte que Rabbi Simha Zissel de Chelm, Maître du mouvement du Moussar, était incapable d’emprunter une certaine route, car dans sa jeunesse, il avait observé comment cette route avait été construite par des travailleurs forcés russes, battus et humiliés par d’ignobles gardiens.

Un passage du livre de Primo Lévi (Si c’est un homme) me vient à l’esprit, c’est celui ou il raconte un rêve ou plutôt le cauchemar, qu’il partageait avec beaucoup d’autres déportés. Je le cite : « Je suis heureux d’être chez moi, j’ai tant de choses à raconter ; mais c’est peine perdue, je m’aperçois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont même complètement indifférents... »

Mes chers amis,

En ce jour du Souvenir, ensemble nous devons nous considérer comme étant nous-mêmes libérés des camps de la mort, et astreints au même devoir de vigilance, afin que le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie, n’aient plus droit de cité sur cette terre.

La mémoire doit rester vivante.

N’oublions jamais.

L’évocation de la Shoah doit faire bouillonner dans notre for intérieur la révolte contre toute oppression, d’où qu’elle vienne, et faire naître dans notre cœur la volonté de la combattre.

Car c’est le combat contre l’oubli ;

C’est le combat contre l’indifférence,

C’est le combat contre l’insensibilité, contre le désintéressement, contre l’égocentrisme et l’individualisme à outrance.

C’est le combat pour le respect de l’humanité de chaque homme ;

 C’est aussi le combat qui nous permet de nous construire en tant qu’hommes, respectueux de nos morts ;

C’est enfin le combat qui nous permet de nous consacrer à l’amour des vivants.


Mes chers frères, mes chères sœurs,

Devant cette stèle, qui porte le nom des victimes innocentes de la haine et de la méchanceté des hommes,  et qui symbolisent  l’âme de ces millions de nos frères laissés sans sépulture, l’émotion nous étreint,  car elle nous rappelle le difficile destin de notre peuple.

Mais prions ensembles,

Prions celui qui, OSSE CHALOM BIMROMAV, Toi Eternel qui sais faire régner la paix dans les hauteurs, viens je t’en supplie, faire régner la paix sur ce peuple et sur l’humanité.

Et vous, ma chère Communauté, vous les représentants de notre chère ville de Mulhouse et du département - autorités civiles, militaires, politiques et religieuses, sur lesquels nous pouvons compter, pour le soutien sans faille que vous manifestez à chaque instant, afin d’assurer la protection de notre Communauté à l’heure du danger, en étant constamment à nos côtés, recevez mes bénédictions :

Celle de l’espérance,
Celle de l’avenir,
Celle de la paix,
Celle de la fraternité.

Construisons, ensemble, avec l’aide de D.ieu, un monde meilleur et plus humain.


Vehen Yehi Rotson Venomar Omen



  

Discours de la cérémonie du souvenir
 Cimetière Israélite de Mulhouse
 09 Septembre 2007

Rabbin Elie HAYOUN